Interview disponible en Podcast audio sur SoundCloud.

 

On se retrouve pour une interview de Lord Esperanza aujourd’hui, salut Lord, comment ça va ?

Salut la famille, bien et vous ?

Tranquille tranquille. Donc j’ai pleins de questions, pleins de références et pleins de citations de ce que t’as dit durant d’autres interviews, on va voir tout ça. Premièrement je voulais savoir l’importance que t’accordais entre les paroles et la mélodie, par exemple dans L’Insolence des Elus t’écris les paroles sous le clip, justement pour insister dessus, mais en général, à quoi accordes-tu le plus d’importance ?

Ça dépend des morceaux, y’en a qui sont plus mélodiques donc par définition j’essaie de faire en sorte qu’on puisse retenir la mélodie, mais parfois ça part des mots. Par exemple dans Comme tous les autres d’abord il y avait l’idée de dire « je suis qu’un homme, je suis comme tous les autres » et après la mélodie est venue. Ça dépend du mood du morceau, y’a pas vraiment d’ordre. La création étant une science assez inexacte, parfois c’est la prod. ou la mélodie qui prend le dessus, et parfois c’est l’inverse, c’est plutôt le texte qui va donner le ton de ce vers quoi je vais tendre.

Ça enchaîne exactement avec ma prochaine question, je voulais savoir par rapport à ton processus d’écriture si d’abord t’écrivais tes textes que tu calais sur les prods, ou si t’écrivais en écoutant des prods.

J’écris beaucoup en écoutant la prod. par contre. Pour moi c’est très important les prods, j’aime bien prendre des risques, c’est un peu ma hantise. J’pense que la définition d’un artiste, même si je me considère pas comme à l’heure actuelle, c’est d’être capable de se renouveler. En l’occurrence j’ai fait beaucoup de morceaux de différentes vibes que ce soit Maria, Capable, Téma le boss, Encore elle ou d’autres morceaux qui sont pas sortis qui sont très éclectiques et très différents parce que j’ai ce besoin là pour être capable de me prouver à moi-même que je suis pas en train de stagner. Même si c’est important de continuer à travailler les points forts j’ai vraiment envie de faire en sorte que mes défauts deviennent des « qualités ».

T’as bien raison, c’est aussi pour ça que t’as décidé de bosser avec Majeur-Mineur ? Pour ces différences de prods ?

Oui et parce que c’est tout simplement un génie, et qu’en plus de ça on a une très belle relation humaine. C’est comme si nos âmes étaient connectées depuis des centaines d’années, je pense que les corps ne sont que des réceptacles et on se retrouve autour de sujets communs, mais je pense qu’on est liés depuis bien plus longtemps.

Ouai c’est important l’entente entre artistes pour bien travailler.

C’est sûr, c’est un vrai coup de foudre amical je le connais « que » depuis 1 an et demi ou 2 ans max et pourtant j’ai l’impression de mieux le connaître que certains potes d’enfance.

Et je sais que t’as fait du piano, est-ce que t’as commencé au conservatoire, tu faisais de la musique classique ?

C’est ça exactement. J’ai pas fait le conservatoire nan, j’avais des cours dans un centre d’association culturel. J’en ai fait une petite dizaine d’années, 7-8 ans, et j’ai commencé très jeune, genre à 4 ou 5 ans. Après j’ai un peu lâché parce que je suis allé en internat, mais là je reprends doucement parce que j’ai envie d’être capable de me réimprégner dans ma musique.

Et est-ce que ça t’aide maintenant d’avoir fait du piano pour le rap ?

Ouai bien sûr, je crois que ça m’a apporté une certaine forme d’ouverture musicale, aussi par les transmissions culturelles, parentales et amicales qu’on m’a donné. C’est-à-dire que j’ai pu ouvrir mes champs de création grâce à ça mais pas que, le piano ça a été une forme d’approche mais heureusement y’a des trucs beaucoup plus larges. Typiquement, avoir des amis qui me font écouter des sons que je connais pas, qui me font découvrir des trucs, des parents qui m’ont fait baigner dans un environnement musical assez éclectique aussi. Mais le piano ça m’a aidé dans un sens je pense, pour le rythme aussi parce que par exemple, j’ai jamais rapé pas dans les temps : j’étais nul, mais j’étais dans les temps. Tu comprends qu’il faut battre la mesure et tomber dessus. Mais en même temps le paradoxe c’est que je n’ai pas de connaissance profonde, j’ai un peu tout perdu.

T’as pas fait de solfège ?

Si j’ai fait du solfège mais par exemple quand j’écoute une note j’suis pas forcément capable de la reconnaitre.

T’as pas l’oreille absolue ?

Nan j’ai pas l’oreille absolue, loin de là. Mais par contre, l’autre jour j’étais en studio avec des filles pour un prochain morceau et j’avais toutes les visions. J’ai toute les mélodies en tête, je sais que je veux la même tonalité plus grave par exemple. Quand ça concerne ma musique j’arrive à être très précis mais étrangement moins quand il s’agit d’avoir des termes plus techniques, c’est plus du ressenti pour moi que de la connaissance technique.

Du coup t’as arrêté, t’en fais plus ?

Du solfège nan mais le piano j’suis en train de reprendre doucement ouai.

C’est toi qui joue sur « mélodie des rues sur un air de piano » ?

Nan nan c’est Piège. Mais typiquement on a fait la prod. ensemble, et j’écoute pas mal la vision des gens avec qui je travaille. En l’occurrence il était un peu sceptique au début, c’est lui qui a tout joué mais je lui disait « attends change cette note, essaie ça, rajoute ça, enlève ça ». Ça se travaille à deux quoi, c’est un mélange d’énergie comme toujours en fait.

Dans Polaroïd tu dis « j’te fais du mal mais tu m’aimes, nature humaine », et dans La couleur des sentiments « J’ressens de la douleur même sans t’aimer » et « le bonheur n’est qu’un leurre qui rend pressé ». C’est quoi pour toi la relation entre amour et douleur / tristesse ?

En fait, ça a été beaucoup plus le cas dans Drapeau Noir. C’est un truc qui m’a marqué, et dont j’ai beaucoup parlé dans plusieurs chansons. C’est pour ça que je dis souvent que c’était un EP très thérapeutique. Et en l’occurrence, le rapport entre amour et douleur, c’est inévitablement lié, inextricablement même. Mais en même temps, c’est ça qui rend toute la profondeur abyssale de ses sentiments, parce qu’il n’y a pas vraiment d’amour sans douleur, et c’est d’ailleurs dans la douleur que tu comprends si tu aimes vraiment.

Et tu as dit aussi que si tu crois en toi, tu t’aimes toi-même, et à partir de là, les autres peuvent t’aimer et tu peux partager. Est-ce que toi tu te considères heureux, aujourd’hui ?

Je crois que cette phrase n’est pas complétement vraie. Tu peux t’aimer toi-même sans croire en toi, car l’amour personnel est important, certes, mais la confiance en toi évolue. C’est con de dire ça car il y a plein de gens qui manquent de confiance en eux et qui pourtant tentent de s’aimer. Même si en vrai c’est quand même lié.

Donc la question, c’était sur le bonheur : est-ce que je suis heureux ? Je tends à l’être, mais, … tu sais, c’est une quête un peu complexe, parce que le bonheur en fait…

T’as des hauts, des bas, mais en ce moment ?

Ouais voilà. Je suis heureux sur certains aspects de ma vie, et d’autres, typiquement sur la musique, où j’ai conscience que c’est pas une fin en soi. J’ai envie d’intérioriser le fait qu’être acteur du progrès pour l’humanité c’est pas faire sa promo sur le boulevard et vouloir mettre sa gueule sur Les Inrocks, c’est plus profond. C’est pour ça que la musique restera un réceptacle et une porte d’entrée. Mais si j’ai l’audience que je cherche à avoir un jour, j’espère ne pas être trop perverti par le système pour être capable de leur transmettre les valeurs qui m’ont amené jusqu’ici.

Ce sont des bonnes valeurs je trouve.

C’est gentil.

Et ton rapport à la mélancolie ? C’est un thème assez récurrent dans tous tes morceaux, tes albums en tout cas.

Tous peut-être pas, mais la plupart ouai. Tout simplement parce c’est dans la tristesse qu’on crée le mieux je crois, enfin je sais pas, mais tous les grands artistes qui m’ont marqué, tous les grands écrivains, tous les grands peintres, toutes les œuvres magistrales pour moi sont souvent tristes, de Brel à Baudelaire, en passant par Géricault, qui sont trois exemples qui me passent tout de suite en tête. Ce sont des gens qui ont souffert et qui ont besoin d’extérioriser cette souffrance. Et c’est là pour moi que se trouvent les véritables chef-d’œuvres. Mais paradoxalement, chanter la joie, c’est encore plus dur. Et c’est d’ailleurs pour ça que quand c’est bien fait, ça marque les esprits. Parce qu’aujourd’hui, avec une ère de consommation rapide, il y a quand même beaucoup de single très summer, très happy, et finalement, qu’est-ce qu’il en reste ? Les belles chansons joyeuses, entre guillemets on les compte, pas sur les doigts d’une main, mais c’est rare une très bonne chanson joyeuse. Alors que des chansons tristes, on peut en citer beaucoup plus, de Bagdad Café à Lou Reed en passant par les chansons de Miles Devis. La mélancolie c’est plus deep, tout de suite. Ça dresse un tableau, certes plus morose mais beaucoup plus envoutant. Parce que l’obscurité a ce côté très attachant, très attirant. Un peu comme un trou noir.

Et tes clips, ce n’est pas toi qui les réalise, tu disais ?

Je les co réalise, je suis souvent à la base des idées, sinon je laisse beaucoup de place aux gens avec qui je travaille.

Donc quand tu écris tes textes, t’as des images qui te viennent en tête de ce que tu veux réaliser ou ça vient plus tard ?

Ça dépend, ça dépend des textes. Y a des chansons où c’est le cas et d’autres pas du tout. En l’occurrence, pour les clips de l’album Polaroïd, enfin du projet Polaroïd, qui n’est pas encore un album, y a certaines chansons, typiquement Maria, où j’avais des images de landscapes, de paysages, et d’autres où j’avais pas vraiment d’idée précises. Genre Oh lord, je savais que je voulais un truc un peu minimaliste, pur, blanc, des couronnes, des symboles. Nan, en fait, c’est un mauvais exemple, parce Oh lord je savais très bien ce que je voulais. L’ère du temps, typiquement, d’ailleurs c’est un clip que je kiffe pas trop et que je vais bientôt enlever je pense… Je l’ai un peu sorti à contrecœur parce qu’il fallait le sortir, mais en vrai… Force à mon gars Michael Tavernier qui a bossé là-dessus mais je trouve qu’on n’a pas vraiment réussi à trouver ce qu’on cherchait. Donc y’a aussi beaucoup de clips où je laisse à mes réalisateurs le soin d’exprimer leur art et leur créativité, parce que je pense que c’est ça aussi la beauté du partage, c’est d’être capable d’écouter l’autre dans tout ce qu’il a à dire, et dans ses défauts en l’occurrence, parce que les défauts peuvent devenir des qualités avec le temps.

Et pour toi, c’est quoi l’importance que tu accordes à l’images ? Pour toi, il vaut mieux avoir un très bon son, avec un excellent clip ou un excellent son avec un très bon clip ? Quel est ton ratio visuel / son en 2018.

Tout part quand même de la musique, mais l’image est très liée, l’image chevauche la musique. La musique restera au centre car c’est ce qui transmet l’émotion, tu peux écouter un morceau sans être amené à regarder le visuel. Mais il est clair et non négligeable que, enfin non négociable qu’aujourd’hui, l’image soit au centre, enfin que la musique se regarde, elle s’écoute quasiment plus, en tout cas, pas sur Youtube. J’ai sorti des clips là récemment, des clips plus intimistes, plus nichés, plus « artistiques », dans le sens où il y a plus de recherches. C’est moins facile, et du coup, c’est plus dur d’accès. Alors qu’en stream, ça marche beaucoup, parce que justement les gens peuvent projeter leur imaginaire. Donc c’est aussi dur de faire le choix des bons morceaux à mettre en images.

Dans une de tes interviews récentes, tu avais parlé d’un projet d’orphelinat au Cambodge, ça t’intéresse du coup l’humanitaire ?

Ouais, ouais complétement.

C’est un projet que t’aimerais réaliser sur le long terme ?

Ouais c’est ça, c’est un truc qui me tient à cœur. C’est ce que je te disais un peu avant, que finalement je crois avoir conscience du fait que si je veux être acteur du progrès pour l’humanité, enfin tu vois la musique s’inscrit pas forcément dans la postérité. Même s’il y a des grands artistes aujourd’hui qui sont restés, est-ce qu’ils seront la dans 6 millénaires ou dans 6 millions d’années ? Je sais pas et je pense que vouloir aider les gens, et d’ailleurs au Cambodge mais même au bout de ma rue avec un SDF, t’es pas obligé d’aller à l’autre bout du monde pour endosser la misère qu’il contient.

Tu avais dit que toi ce que tu faisais, et la musique en général, enfin surtout toi c’était pour l’entertainment et que c’était pas ton rôle d’éduquer.

Je disais que c’était pas seulement mon rôle. Parce que c’est trop moralisateur et trop arrogant de penser qu’on peut éduquer les gens. Je pense que c’est une tâche difficile à tenir mais par contre en tant qu’artiste quand tu as une certaine audience et que tu touches des gens c’est important de communiquer des valeurs qui te ressemblent. Donc tu vois typiquement si j’ai un feeling sur une situation politique ou économique et que je me suis assez renseigné pour pouvoir en parler, je communiquerais ces informations à ma communauté parce que j’estime que c’est important de donner son avis. L’artiste, de tout temps, il a quand même été là pour transmettre des émotions certes, donc du divertissement notamment, mais pas que. Les artistes parfois ce sont dans lanceurs d’alertes, des gens qui témoignent de chose que des gens ne peuvent pas voir, ce sont des gens qui ont un réceptacle et un capital émotionnel plus important, qui du coup peuvent, peut-être pas mieux comprendre, mais mieux vulgariser, et c’est plus que du simple divertissement. Mais j’ai conscience aussi qu’il y a des gens qui écoutent de la musique juste pour se vider la tête. Donc c’est un entre deux, c’est pour ça qu’il y a une dualité dans mon personnage. C’est pour ça qu’il y a Lord qui est là pour divertir et Esperanza qui a envie de donner sa vision du monde. Je pense que rien n’est manichéen et si tu commences à vouloir trop faire des dichotomies tu tombes dans un vide sans fin. En fait c’est autant du divertissement que de la politisation. Regarde sur ThinkerView typiquement, la personne qui m’a interviewé à critiqué la nouvelle génération, qu’il a jugé dépolitisée, mais que fait il lui pour la politiser ? Tu penses que c’est en s’adressant à une inteligencia et une élite qui fait partie des hautes sphères intellectuelles que tu vas pouvoir la politiser ? Sponsorise tes publications thinkerview et guide les vers un public de 13-15 ans. Fais des vidéos de cinq minutes avec des trucs simples comme DataGueule où les gens peuvent comprendre et s’y intéresser. Reste pas dans ta niche parce que c’est pas en étant dans un sous-sol de Paris 14ème que vas réussir à instruire cette génération. Voilà typiquement ma vision.

Donc avec l’influence des réseaux sociaux, typiquement le gros événement dont tout le monde a parlé c’est la Love Army avec les Rohingyas, qu’est-ce que tu penses du fait qu’il y ait beaucoup de personnes qui ont une énorme d’influence mais qui ne l’utilisent pas ?

Parlons justement des gens qui l’utilisent ! Sublime ! Un million d’euros dressés en 24h, quel score, quelle beauté, quelle profondeur. C’est quand même non-négligeable. Je préfère parler des gens qui l’utilisent et après, ceux qui l’utilisent pas écoute, je pense qu’ils ont peur de se projeter, qu’ils n’ont pas forcément envie de prendre parti, d’être trop clivant. Parce que ça voudrait peut-être dire perdre une partie de leur communauté, mais chacun à sa vision de la chose. En l’occurrence personnellement je trouve que c’est peut-être manquer de courage. Après les artistes de télé réalités, enfin les personnes qui ont la visibilité de la télé réalité je sais pas si c’est les meilleurs exemples parce qu’ils sont rarement concernés par ces choses-là et je pense que quand ils le sont, ils l’utilisent.

Mais tout le monde est concerné, au fond, ça touche tout le monde. Pas directement mais ça touche tout le monde non ?

Là je pense que tu te trompes, justement… Parce que y’a des gens qui en ont rien à foutre de savoir que l’iPhone X est à l’origine d’un génocide au Congo ou que leur paire de chaussure a été fabriquée par un enfant chinois. Je pense que ça nous touche tous, mais qu’il y en a qui en ont vraiment rien à foutre. J’ai déjà posé la question, enfin bon j’ai une copine qui a acheté un nouvel iPhone X, je lui ai dit “Cool » mais enfin je sais pas, regarde, si t’as quelqu’un dans ton entourage… je ne dis pas “n’achetez pas d’iPhone tu vois” parce que boycotter un système omniprésent c’est compliqué et je suis le premier à porter des nike, mais vas-y j’ai une paire de Nike et je la porte tous les jours. Et je me suis fait charrier sur un live instagram on m’a dit “wesh il met tout le temps les mêmes pompes” mais oui mais bon, je vais l’user, et encore le stade de conscience suivant c’est « j’achète pas de Nike, j’achète des Clarks en cuir et j’les gardes 25 ans » mais faut pas être dans les extrêmes.

Déjà t’essaies de manger moins de viande ?

Ouai, le moins possible.

J’ai vu que t’essayais de voyager un maximum, et que t’étais parti en Inde en janvier. Ma question c’était, est-ce que tu parles plusieurs langues ?

L’anglais, l’allemand et quelques mots d’espagnol, mais mal.

Est-ce que pour toi c’est important dans un monde où la technologie se développe de plus en plus d’apprendre à parler plusieurs langues parce que par exemple Google développe les oreillettes de traduction instantanée, est-ce que ça nuit à la culture et a l’apprentissage des pays concernés ?

Je crois que la technologie a ses limites certes, et typiquement l’asservissement en est une, après elle permet aussi des avancées culturelles. La connaissance, c’est la seule chose qui peut pas se quantifier, qui peut se transmettre gratuitement, par définition c’est forcément à double tranchant. Et en l’occurrence ça me fait penser à un projet que j’avais découvert sur TEDx, qui s’appelle School in the Cloud, c’est un Indien qui avait une femme britannique dont la maman s’ennuyait. Il a décidé de mettre des ordinateurs dans des villages perdus un peu partout en Inde, et il est revenu 3 mois après pour voir où en était l’avancée des jeunes enfants qui avaient pu accéder à ses ordinateurs. Quand il est revenu, ils demandaient des processeurs plus puissants. Ils avaient jamais vu d’ordinateurs de leur vie et 3 mois après ils étaient déjà dans une demande de nouveaux processeurs, nouveaux ordinateurs. Du coup il a eu l’idée brillante de mettre en place des Skype entre la mère de sa femme et d’autres femmes britanniques qui s’ennuyaient, et qui donnent des cours d’anglais à des vingtaines d’enfants dernière une caméra. Donc ça c’est le bel aspect de la technologie, mais effectivement sur la traduction, ça rend les choses plus simples. L’accès à la connaissance et la méritocratie est plus remise en cause. Si là on débat de quelque chose et qu’on n’a plus l’information, on va tout de suite le Googler et on va tout de suite trouver la réponse. Avant on aurait dû prendre un dictionnaire, se renseigner, attendre de trouver un professeur d’université qui serait capable de répondre à cette question. Donc je pense que c’est quelque chose qui est à utiliser parce qu’inévitablement ça fait parti de nos nouveaux outils de lecture et c’est important, mais cela ne t’empêche pas de le critiquer.

Est-ce que t’essaies d’apprendre des nouvelles langues avant de partir, de t’intéresser à la culture ou pas ?

A la culture en elle-même ouai, bien sûr, après tu sais avec l’anglais tu fais tout, en Inde, au Cambodge. Donc apprendre une langue asiatique en 2 semaines avant d’y aller, pas vraiment, par contre m’intéresser à la culture oui bien sûr. L’histoire du pays, ce qui l’a amené là où il est, essayer comprendre les schémas inconscients et phénomènes qui interagissent dans les esprits des gens et qui expliquent parfois pourquoi ils sont aussi généreux, typiquement le Cambodge, pays asservi par un dictateur, en l’occurrence Pol Pot de 73 à 79, ça permet de comprendre pourquoi les gens sont aussi généreux. C’est important de s’intéresser aux pays et à leurs histoires avant d’y aller. Après tu peux aussi y aller en martien et tout découvrir sur place c’est aussi très beau je pense.

Quels sont les voyages qui t’ont le plus marqués et ce que t’en a ramené en tant qu’humain plus qu’en tant qu’artiste ? 



En tant qu’humain, de toute façon je suis un humain avant d’être un rappeur donc je m’émerveille toujours sous l’œil de l’humain je crois, c’est non dissociable, l’humain que je suis est aussi l’artiste.
Ca m’a apporté des souvenirs, des rencontres humaines, de la connaissance, des inspirations, du partage et de l’amour. Une sagesse, une expérience, on grandit intérieurement. On voyage plus intérieurement qu’extérieurement quand on est dans ces pays.

Où est-ce que t’es déjà allé, dans quel pays ?

J’ai eu la chance de beaucoup voyager, mais récemment j’ai fait le Cambodge et l’Inde et je vais en Israël à la fin du mois. J’ai besoin de ça pour me ressourcer, me retrouver, renouveler mon inspiration, mais également remettre en perspective ce qui se passe un peu pour nous tous en ce moment. Et essayer de rester détente, pas commencer à croire qu’on est quelqu’un parce que y’a tant de chiffres sur internet. Ça veut rien dire.

Question un peu « philosophique », c’est quoi la différence pour toi entre voyager en lisant des livres car je sais que tu aimes beaucoup la littérature, et voyager physiquement ? 

Elle est physique ! C’est une réponse qui est métaphysique. Ton corps voyage et donc ton esprit aussi, apres dans la littérature tu voyage dans l’imaginaire et tu voyage dans l’histoire. 
J’aime aller dans des Pays où il y a des histoires, être au contact de plusieurs  millénaires au bout de la paume c’est quand meme quelque chose de poétique, de très beau. Tu ressens tout ce qui a pu se passer, toutes les énergies des lieux qui parfois sont très morbides et au contraire très joyeuses dans d’autres cas, alors que la littérature c’est vraiment la puissance de notre imaginaire et son infini tel le cosmos. Donc je crois que les deux sont tout aussi intéressant, c’est pour ça que le mieux c’est lire en voyage.

Bonne réponse ! Je voulais savoir pour toi l’importance des réseaux sociaux chez les artistes, tu disais qu’au début t’avais 700 vues et que tu avais appris à te servir des réseaux sociaux, et que ça t’avais aidé. Qu’est-ce que t’as appris, comment t’as appris et quel est l’intérêt de nos jours ?

Bah c’est fondamental, puisque cette interview a lieu parce que les réseaux sociaux existent. Tout par de là. J’suis un enfant d’internet. J’ai autant aimé créer qu’apprendre à réfléchir mon image et mon univers, et je trouve ça passionnant d’analyser des artistes et leurs univers respectifs. Surtout des mecs comme Bowie qui ont changé d’univers à chaque fois.

Et tu as dit « leur avenir se résume à poster des émoticônes, qu’est-ce que tu ferais pas pour des likes ».

Effectivement c’est générationnel, ça parlait juste de la nouvelle génération, de moi-même, des gens aussi au-dessus, parce que finalement y’a des trentenaires qui jurent que par ça aussi. C’est même plus une question d’âge. Ce qui est sûr c’est que je suis sensible à ça effectivement et que je pense que c’est important d’en parler parce que ce sont des choses qui sont présentes et qui font notre époque.

Et comment t’as appris à t’en servir des réseaux ? T’as pris des cours ou t’as juste tatonné ?

Nan pas du tout, bah c’est de la déduction je crois, c’est juste de l’intérêt. Après j’ai regardé quelques trucs sur les benchmarks pour savoir un peu quels sont les meilleurs moments pour poster ça c’est typiquement des sciences mais après y’a beaucoup de recherches personnelles, de savoir l’univers que j’ai envie de définir. J’ai la chance de travailler avec Images Eclectic qui est une très bonne amie à moi qui gère mon Instagram. J’ai eu cette idée avec elle, on s’est dit qu’il fallait faire un instagram un peu différent de tout ce qui se fait dans le rap français par exemple. Twitter aussi j’aime ça, j’aime poster, j’aime du contenu, voilà, je pourrais pas révéler tout ce qui fait que, de toute façon tu peux l’analyser, mais c’est juste que ça me passionne en fait, puis la comm aussi a indirectement joué je pense, dans le sens où aujourd’hui tu peux vendre un tapis à un paysan avec la comm. C’est quelque chose d’aussi fascinant que d’effrayant d’ailleurs. Y’a qu’à voir les nouvelles fonctions de la politique, les nouveaux moyens d’aller acheter les électeurs, du moins d’aller les toucher avec les algorithmes et tout ce que ça comporte. On est maintenant capable de toucher un électeur qui aurait pu voter pour un potentiel président dans son inconscient, et on va chercher cette envie jusqu’au bout, la tirer, et faire en sorte que ça se transforme, et qu’il aille voter. C’est quand même assez incroyable de se dire que les campagnes d’Obama, de Macron et autres reposent aussi sur des algorithmes.

Y’avait un titre d’interview où tu étais appelé « l’héritier de Nekfeu », est-ce que c’est plaisant ou déplaisant d’être comparé ? Est-ce que c’est bien d’être original ou c’est plaisant d’être comparé à un artiste qui a déjà une renommée ?

C’est plaisant quand ça vient d’un média généraliste comme Le Parisien en l’occurrence, puisque si c’est le seul moyen à l’heure actuelle pour être capable d’apparaître dans ces médias là c’est cool de se dire que j’ai été comparé à Nekfeu qui est quand même un monument du rap français, qui a plus de preuve à faire et qui en plus de ça a vraiment tout réussi. Que ce soit sur les statistiques de vente d’album, sur les salles de concert, il est allé jusqu’à Bercy. Ensuite est-ce que c’est plaisant artistiquement ? Je crois que j’ai pas à rougir de qui je suis parce que je me retrouve dans ce qu’il fait mais ce que je fais est quand même relativement différent. Alors après effectivement on est blancs, on fait du « rap à texte », on aime bien faire des rimes, donc forcément c’est affilié. Mais j’ai conscience du fait que Nekfeu est Nekfeu et que Lord Esperanza est Lord Esperanza.

Une de tes phrases c’est « l’hypocrisie c’est le sheitan sans les cornes » et t’as dit dans une autre interview que t’essayais de moins boire et fumer, et souvent en soirée dans ces conditions on a le droit à des commentaires « ah c’est bien » de ceux qui fument et boivent. Est-ce que tu considères ça comme de l’hypocrisie de leur part ?

J’crois pas que ça soit de l’hypocrisie.

Ils sont vraiment contents que tu le fasses pas, ils ont conscience que c’est mauvais pour eux ?

Oui c’est de la bienveillance, et y’a aussi beaucoup d’autodestruction de leur part. C’est des gens qui parfois sont régis par des phénomènes inconscients qui maitrisent même pas. Ils sont dans des phénomènes de sabotages parce qu’ils ont des histoires personnelles qui font qu’ils ont besoin de se retrouver dans cette perdition. En l’occurrence moi j’ai eu la chance, enfin la « chance », finalement c’est un peu sombre, mais j’ai eu des exemples familiaux de personnes qui ont pris de la drogue et ça m’a un peu refroidi. Et du coup ouai c’est pas forcément de la malveillance de leur part je crois, c’est pas de l’hypocrisie non plus après peut-être que y’en a qui sont hypocrites, mais ils ne peuvent que reconnaitre que de toute façon fumer ou boire c’est se détruire. Après tu peux profiter de ta vie et te mettre une race de temps en temps, c’est pas pour autant que c’est problématique, au contraire. La fameuse phrase c’est juste faire attention aux excès, c’est dans l’excès que ça devient problématique, si c’est une fois de temps en temps ça pose pas de problème.

T’avais expliqué pourquoi le titre « Polaroïd », qui capture un instant, et parce que t’avais fait le projet Polaroïd en 6 mois, c’est ça ?

Même moins je crois.

Moi ma question c’était au niveau de la dualité de ton personnage, est-ce que y’avait un rapport au titre, parce que le polaroïd c’est un peu paradoxal dans le sens ou ça capture l’instantané, mais la photo qui sort est blanche et on doit attendre avant de la voir. Est-ce que t’avais pensé à cet aspect là de la dualité ?

Bien sûr. Dans le sens où effectivement t’as beau vouloir le capturer sur le moment c’est qu’avec le recul et la puissance du souvenir que tu pourras comprendre la ferveur de ce moment.

J’ai une autre phrase de photo, tu dis dans Tutoyer le Ciel « Provoque lens flare, l’objectif s’embrase ou je t’ai tué ton Leica ». Explique.

« J’provoque des lens flare » quand j’apparais face à la caméra, c’est cet espèce de faisceaux lumineux, « l’objectif s’embrase » bah en gros c’est de l’égotrip quoi, le charisme est trop puissant, le mojo est corosif c’est ça. Et après « j’ai tué ton Leica », j’ai fait référence à Leica parce que c’est un peu la marque, Camille Pioffret ici présente, grande photographe, pourra en témoigner, c’est quand même l’une des références si ce n’est la référence des photographes, ce sont les objectifs les plus chers au monde, et en plus c’est le prénom de la première chaîne envoyée dans l’espace. On est sur une double punchline finalement.

Il me reste quelques questions que j’avais eu d’internet.

Pourquoi tant de musique sur le romantisme, sous toutes ses formes ? et d’où te vient ton côté électro-deep dans tes sons ?

Electro-deep ? Comment tu le comprends toi ?

Dans tes prods déjà, t’as des prods très brutales avec des grosses basses, et électro dans par exemple Tutoyer le Ciel.

Ha je crois qu’il a voulu parler de la dualité entre électro et prod. deep peut-être, enfin je sais pas c’est comme ça que je le vois. Ça s’est la chance de côtoyer des producteurs différents et ça rejoint la première chose qu’on avait évoqué c’est-à-dire la volonté de se remettre en question et de pas rester dans une zone de confort. Et pour le romantisme, c’est un mouvement artistique et littéraire qui m’a touché et en plus de ça comme on le disait précédemment on est tous des êtres humains régis par ce sentiment profond qu’est l’amour, et c’est ce qui nous relie. On vient au monde pour s’aimer et partager… et faire des bébés (rires) donc c’est important d’en parler et en l’occurrence aussi j’avais vécu des trahisons, des histoires d’amour belles aussi, donc j’avais besoin d’en parler. Et c’est souvent un moyen d’extériorisation.

Dans L’Insolence des Elus tu dénonces l’hypocrisie des hommes politiques, qu’est-ce qui t’énerve le plus dans la société actuelle que tu souhaitais / souhaiterais dénoncer ?

Y’a beaucoup d’éléments qui sont je pense à souligner, après j’en parlais récemment avec un ami, c’était le manque de sensibilisation sur par exemple la prise de drogue dure, ou les influences négatives que peut avoir le cannabis sur des jeunes dont les cerveaux sont pas finis par exemple. Si t’as 30 ans et que tu fumes de la beuh ça dérange personne, mais ça peut avoir des répercussions irréversibles sur certains et je pense que c’est l’une des thématiques que j’aborderai plus tard pour faire en sorte que la communauté qui m’écoute, puisqu’on en parlait, de toute façon un artiste c’est effectivement un entertainer mais c’est aussi quelqu’un qui a une politisation, et qui doit faire part de ça à sa communauté. Puisqu’il a une influence sur les gens il faut qu’il la communique. Alors dans l’Insolence des Elus je critique les politiques certes mais tes les rappeurs ont forcément une phrase là-dessus. En l’occurrence j’avais été révolté par tout ce que ça englobe et c’était même pas les politiques c’était le système, les mafias qui contrôlent les politiques, qui contrôlent le peuple et son asservissement. Mieux vaut agiter le peuple avant de s’en servir.

Ton premier concert à Bordeaux avec Keith Ape, t’as kiffé l’ambiance ?

Exceptionnel fréro, Keith Ape en plus était très cool en plus de ça et on a passé des très bons moments avec lui, on avait fait aussi le Sucre à Lyon, c’était super. C’est vraiment la première fois où j’ai eu l’occasion de comprendre ce que c’était la scène, ce que c’était d’être une rockstar en l’observant, et je remercie de tout cœur Alternative Live qui nous a permis de bénéficier de cette mise en lumière, finalement qu’on pouvait pas assumer. A l’époque on avait pas fait de répétition, on savait pas vraiment ce que c’était que dompter la scène, et en plus de ça on avait des morceaux qui s’y prêtaient pas forcément. Mais bon, ça nous a fait grandir plus vite, franchement c’est super cool.

Avec toi on sait jamais à quoi s’attendre, un son calme et romantique ou une explosion d’énergie et de technique, c’est des phases émotionnelles ou une volonté de surprendre ?

Les deux, et ça rejoint encore ce que je te disais encore une fois je vais me répéter, l’artiste c’est celui qui se réinvente (même si comme je te disais je me considère pas encore comme un artiste), c’est celui qui est capable de se surprendre lui-même, de sortir de sa zone de confort. Si je propose des sons aussi variés et éclectiques c’est aussi pour faire en sorte qu’on m’attende pas là ou je dois arriver, et en plus de ça parce que l’innovation passe par ça. Ceux qui ont marqué leur temps, même si comme je te disais la vraie vocation de marquer le temps se fera pas par la musique, l’ont fait par le biais de la surprise. On parlait de David Bowie plus tôt, c’est un artiste qui a sorti 10 albums et chaque album est différent, l’image était différente, la musique aussi. Alors parfois ça peut perdre les publics mais ce qui est sûr c’est que l’originalité reste, Stromae en est un exemple concret, il a réinventé des codes. Et plus récemment Eddy de Pretto, c’est un mec qui fait du Brel sur de la trap, Stromae c’était du MC Solaar sur de l’électro, enfin tu vois on a un besoin de catégorisation, d’affilier des trucs qui normalement ne match pas. C’est pour ça qu’aujourd’hui rap et variet se mélangent, se lient et finiront pas ne faire qu’un. La variété prend aussi des codes du rap, avant c’était le rap qui allait chercher les codes de la variété pour essayer de s’ouvrir, maintenant la variet vient aussi piocher un peu partout et l’exemple suprême on en parlait avec Emilien chez Warner c’était l’exemple de Biolay avec PNL pour ne citer que lui. Ou Eddy de Pretto qui est entre les deux, ou Tim Dup, Ed Sheeran x Nekfeu…

J’voulais finir sur une phrase d’un morceau de Lomepal, dans Lucy il dit « tout le monde souhaiterait un monde meilleur, et au final qu’en est-il ? »

Alors oui c’est Népal qui dit ça. « tout le monde souhaiterait un monde meilleur, et au final qu’en est-il ? », « tu t’fais shooter comme Kennedy », il dit ça avant. Le stade premier c’est la conscientisation, le second stade c’est le passage à l’acte. Prends l’exemple de Stéphane Héssel qui sort un bouquin qui s’appelle Indignez-vous qui touche le monde entier, le second c’est Agissez et personne le lit. C’est plus simple de rester dans son confort et de se lamenter sur la misère du monde. Mais bon, ça changera.

On l’espère.

Ouai, soyons-en les acteurs en tout cas.

Merci pour tout, ton temps et tes réponses !

C’était top merci beaucoup, merci à Internet pour ces questions, merci à toi pour ton dévouement et tout le temps que t’as pris à écouter mes morceaux et faire ces 3 pages de questions, et à bientôt !

 

photo : @adrelanine

Photos et article du concert disponibles prochainement !